Les start-up en Tunisie :

Quel apport pour l’Economie ?

Sensationnel ! le 10 janvier 2023, les fondateurs de la start-up InstaDeep[1] ont annoncé la cession de leurs parts sociales à BioNTech[2] pour une enveloppe de rêve : Le laboratoire allemand versera un paiement initial d’environ 362 millions £ (410 M€), en liquidités et en actions BioNTech, afin d’acquérir les actions restantes d’InstaDeep (BioNTech a fait déjà son entrée dans le capital d’InstaDeep en janvier 2022). De plus, les fondateurs d’InstaDeep seront éligibles à une rémunération supplémentaire basée sur la performance future, à hauteur d’environ 200 millions £.

Nous avons tous applaudi la concrétisation d’une telle transaction, et nous sommes certainement fiers, en tant que Tunisiens, que deux compatriotes (qui plus est un homme et une femme[3], un bel exemple de parité) ont pu atteindre une telle consécration et reconnaissance dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Sans remettre en cause ce succès qui demeure l’œuvre de Tunisiens brillants ; et qu’on peut ériger comme exemple pour notre jeunesse mettant en exergue l’importance de la réussite dans les études, de l’abnégation et de la poursuite de l’effort ; le premier constat intuitif et plat est que ce montant (5% des avoirs en devises de la Tunisie) ne va pas atterrir chez nous et renflouer nos avoirs en devises. En effet, le siège de Instadeep est à Londres, d’ailleurs, la transaction a été libellée en £.

Au-delà même de la question de la domiciliation principale des start-up, qui demeure toutefois un sujet et suscite une interrogation sur la capacité attractive de l’écosystème entrepreneurial en Tunisie, une question fondamentale devrait être posée, sereinement, d’une manière réfléchie et détachée de tout à priori : Quel est l’apport des start-up au niveau de l’économie Tunisienne ?

Des préalables sont nécessaires pour que cette interrogation soit posée dans une perspective constructive :

  • La réponse à cette question doit renvoyer à une responsabilité collective et être liée à l’impact économique.
  • Il ne s’agit nullement d’esquisser des approches restrictives, car le principe pour une start-up demeure la liberté d’action et de mouvement.

Ceci étant dit, il est évident de relever que l’apport des start-up au niveau de l’économie tunisienne, et plus généralement au niveau du quotidien du tunisien, demeure nettement en deçà des attentes.

Commençons tout d’abord par citer quelques exemples pour illustrer cette déception.

Plusieurs start-up en Tunisie opèrent pour développer des solutions en relation avec l’Internet of Things (IoT).

« L’Internet of Things (IoT) décrit le réseau de terminaux physiques, les « objets », qui intègrent des capteurs, des softwares et d’autres technologies en vue de se connecter à d’autres terminaux et systèmes sur Internet et d’échanger des données avec eux. Ces terminaux peuvent aussi bien être de simples appareils domestiques que des outils industriels d’une grande complexité. Ces quelques dernières années, l’IoT est devenu l’une des technologies les plus importantes du 21ème siècle. Maintenant que nous pouvons connecter des objets du quotidien à Internet par l’intermédiaire de terminaux intégrés, des communications sont possibles en toute fluidité entre les personnes, les processus et les objets. Grâce à des traitements informatiques peu coûteux, au cloud, au Big Data, à l’analytique et aux technologies mobiles, les objets physiques peuvent partager et collecter des données avec un minimum d’intervention humaine. Dans ce monde hyperconnecté, les systèmes digitaux peuvent enregistrer, surveiller et ajuster chaque interaction entre les objets connectés. Le monde physique rencontre le monde digital, et ils coopèrent.  » Source « www.oracle.com »

Aujourd’hui, les réseaux IoT jouent un rôle majeur dans les villes intelligentes ou « Smart Cities » en améliorant sensiblement, à travers la connectivité, la qualité des services urbains (transport urbain, gestion des déchets etc.) et en favorisant une réactivité quasi-instantanée par rapport aux perturbations éventuelles.

Quid de l’impact sur notre quotidien ? La smart City demeure un rêve et notre frustration s’accentue quand on visionne ces vidéos de villes célébrant leur entrée dans l’ère de la connectivité facilitatrice de la vie de tous les jours (Dubaï, Lagos, New Cairo etc.).

Le deuxième exemple porte sur les défis stratégiques vitaux auxquels la Tunisie fait face. En effet, les start-up travaillant dans le domaine de l’intelligence Artificielle (IA) peuvent concevoir des solutions techniques pour optimiser la gestion des ressources hydriques. La surveillance de la perte d’eau au niveau des canalisations[4], l’amélioration de la gestion des barrages sont autant de thématiques opérationnelles illustrant les périmètres où l’innovation des start-up pourrait avoir une forte contribution avec des impacts positifs rapides.

Le troisième exemple porte sur la digitalisation de l’administration publique. Certes, des avancées sont relevées ici et là, mais on est toujours loin de la transformation digitale. Les start-up nationales peuvent être un partenaire privilégié de l’administration publique pour engager sa transformation et mettre en place des « Smart Solutions » qui vont améliorer l’efficacité et l’efficience des services publics ainsi que le quotidien des citoyens et des entreprises.

Le dernier exemple concerne le secteur industriel et ce qu’on appelle communément l’industrie 4.0.

L’industrie 4.0 « révolutionne la façon dont les entreprises fabriquent, améliorent et distribuent leurs produits. Les fabricants intègrent de nouvelles technologies, notamment l’Internet des objets (IoT), le cloud computing et l’analytique, ainsi que l’IA et l’apprentissage automatique dans leurs installations de production et dans l’ensemble de leurs opérations[5]« .

Clairement, les start-up technologiques nationales peuvent contribuer grandement à l’upgrade de l’industrie tunisienne pour que ses différents pans puissent se rallier à cette nouvelle ère industrielle. Certes, plusieurs acteurs d’envergure (surtout exportateurs) ont engagé des actions fondamentales de modernisation pour se positionner sur l’industrie 4.0, en sollicitant notamment des start-up nationales. Néanmoins, quid de la majorité des opérateurs dans le tissu industriel ? C’est pourquoi, une stratégie d’accélération industrielle nationale devrait être élaborée en ayant l’industrie 4.0 comme un pilier majeur où le partenariat avec les start-up serait un catalyseur de la dynamique de changement.

Par ailleurs, l’écosystème Tunisien des start-up nécessite encore des actions pour améliorer son attractivité (malgré les évolutions règlementaires actées[6] et les efforts déployés), puisqu’il ne figure pas encore dans le Top 100 du  » Global Startup Ecosystem Ranking 2022[7] » et se positionne comme étant 5ème « challenger » de la zone MENA (ne figure pas parmi les 5 « Top performers ».

En réalité, la Tunisie dispose d’un atout décisif par rapport aux autres pays de la région, il s’agit de la disponibilité des talents hautement qualifiés. Au niveau de ce critère, notre pays se classe 1er au niveau de la zone MENA et fait partie du TOP 15 à l’échelle mondiale !

« Tunisia is highlighted in the GSER for its accessible, highly-skilled talent. We worked with Smart Capital and Caisse des Dépôts et Consignations to study the ecosystem, which ranks in the Affordable Talent category as a Top 15 Global Ecosystem and #1MENA Ecosystem. »

Stephan Kuester, Head of Ecosystem Strategy of Startup Genome

Toutefois, pour que les innovations des start-up impactent la Tunisie et le monde (à partir de la Tunisie), il est impératif d’aplanir les multiples obstacles (administratifs, règlementaires etc.) qui s’érigent devant les start-up et plus généralement devant les entreprises. L’administration publique gagnerait à tous les niveaux en « switchant » définitivement du paradigme du « contrôle à priori » à celui du « contrôle à posteriori ».

Aussi, cette appréhension qu’on relève parfois ici et là à l’encontre du secteur privé doit s’estomper.

A titre d’exemple, les lois de finances 2022 et 2023 ont prévu des mesures incitatives portant sur la recherche et le développement. Ainsi, les entreprises engageant des dépenses y afférentes, bénéficient d’une déduction supplémentaire (au niveau du résultat fiscal) au taux de 50% de ces dépenses, dans la limite de 200 000 dinars. Ce plafond a été rehaussé à 400 000 dinars quand ces dépenses sont engagées dans les secteurs de l’économie verte, bleue, de l’économie circulaire, du développement durable et de l’innovation. Néanmoins, un bémol majeur est venu restreindre la portée de cette mesure : il s’agit de limiter cet avantage fiscal aux seules dépenses engagées dans le cadre de conventions conclues avec des établissements publics de recherche scientifique ou d’enseignement supérieur. En d’autres termes, si une start-up et plus généralement une entreprise engage des dépenses de recherche et développement avec une université privée[8], elle ne serait pas éligible à l’avantage fiscal…

Aujourd’hui, plusieurs projets sont en cours de parachèvement pour améliorer le climat des affaires, notamment la suppression des autorisations d’exercice pour plusieurs activités économiques et la refonte du code de change[9]. L’enjeu majeur réside dans la cadence d’élaboration de ces réformes et la célérité de leur application effective.

La Tunisie doit se transformer en une « Start-up nation » avec un ADN qui consacre la liberté d’initiative d’une manière constante et transversale. Une stratégie nationale d’intégration des start-up dans les projets vitaux du pays permettrait d’accélérer le changement du pays et d’améliorer in fine la qualité de la valeur ajoutée de l’économie tunisienne.

Aujourd’hui, les start-up (plus particulièrement celles technologiques) sont considérées dans le monde comme un véritable agent de changement.

” The world of tech startups is changing. More importantly, tech startups are changing the world.”

JF GAUTHIER, Founder and CEO, Startup Genome

Les start-up jouent aussi mondialement un rôle actif dans la lutte contre le changement climatique, ce qui démontre indubitablement leur capacité à intégrer rapidement les problématiques actuelles du monde. D’ailleurs, la conjoncture adverse qui a engendré un ralentissement mondial au niveau de la mobilisation des fonds pour les start-up semble épargner les nouveaux fonds spécialisés dans le climat qui ont levé près de 200 milliards de dollars en deux ans[10].

La contribution (directe ou indirecte) des start-up dans l’économie Tunisienne peut être sensiblement rehaussée. Certes, le paysage des acteurs est protéiforme, mais sans le moindre doute un pan important conçoit et pourra potentiellement concevoir des innovations qui épousent les enjeux actuels et futurs en relation avec les problématiques socioéconomiques du pays. Une prise de conscience aigüe de l’existence de cette promesse au niveau des politiques publiques et par les acteurs majeurs du tissu entrepreneurial permettrait de franchir le pas vers une contribution effective et à haute valeur ajoutée des start-up tunisiennes dans la transformation de notre pays…une contribution qui n’aurait pas de limites car… » Sky is the limit « …

Oualid JAAFAR

Chief Economist BIAT

Prospective, Veille et Recherche Economique

[1] Founded in 2014, InstaDeep is today an EMEA leader in decision-making AI products for the Enterprise, with headquarters in London, and offices in Paris, Tunis, Lagos, Dubai and Cape Town.

[2] Cette transaction s’inscrit dans la continuité de la collaboration entre BioNTech et InstaDeep, dont le projet phare est le développement d’un système de détection précoce des variants du Covid-19. BioNTech déclare vouloir se renforcer dans le développement à grande échelle d’immunothérapies de nouvelle génération, en tirant parti des technologies d’intelligence artificielle et d’apprentissage automatique.

[3] InstaDeep a été fondée en 2014 par Karim Beguir, un ingénieur et Zohra Slim, une autodidacte tunisienne passionnée d’informatique. InstaDeep opère dans le domaine de l’Intelligence Artificielle. Pour en savoir plus sur ses domaines d’activités et les ses réalisations majeures :

Instadeep la start-up tunisienne qui a séduit biontech et google (lemonde.fr/afrique)/ 

https://www.instadeep.com/

[4] Entre 35 et 40 % des quantités d’eau distribuées par la SONEDE sont perdues dans des fuites de canalisations : lapresse.tn /12-11-2019

[5] https://www.ibm.com/fr-fr/topics/industry-4-0

[6] Le site startup.gov.tn présente le « Start-up act » comme un cadre conçu pour faciliter le lancement et le développement des startup de Tunisie intégrant 20 mesures structurées autour d’un label de mérite et de nombreux avantages pour les entrepreneurs, les investisseurs et les startup. Au-delà de l’impact de ce cadre, d’aucuns y voient un anachronisme structurel, à l’instar de M. Ferid BELHAJ (Vice-Président BM) qui considère certes l’intention comme bonne, mais le fait d’associer une industrie qui évolue à un rythme extrêmement rapide à une loi (toute légifération est de nature peu flexible) lui semble manquer de discernement (L’Economiste Maghrébin 11-12-2019). 

[7]Startup Genome: The Global Startup Ecosystem Report – GSER 2022

[8] Dans la mesure où cette dernière dispose d’un avantage, d’une avancée ou tout simplement de plus de moyens en relation avec le domaine objet de la recherche…

[9] Le projet du texte est dans la phase finale avant adoption.

[10] Les start-up climatiques font de la résistance (lesechos.fr)

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